Souef Mohamed El-Amine : « Résoudre la question de Mayotte sans un dialogue »


Par , le dans l'actualité comorienne
Souef Mohamed El-Amine : « Résoudre la question de Mayotte sans un dialogue » Dans cette interview, accordée samedi à Al-watwan, le ministre des Affaires étrangères revient sur les perspectives de la coopération bilatérale entre les Comores et la France avec la signature annoncée d’un “document-cadre” dont les deux parties sont en train de finaliser les termes. Souef Mohamed El-Amine se dit confiant de la nouvelle approche assumée d’associer les Mahorais dans l’effort de résolution du contentieux territorial qui renferme de nombreux enjeux dans les quatre îles de l’archipel et dans la région Océan indien. Il opte pour la pédagogie et le pragmatisme dans la démarche tendant à mettre un terme au différend de Mayotte sans laisser place à toute velléité de capitulation ou de mutisme dans la revendication comorienne. “Nous partageons avec Paris non seulement une langue, le français, mais aussi une histoire. Le seul différend qui nous oppose concerne l’île de Mayotte, dont nous réclamons et réclamerons toujours le retour dans son giron naturel en nous appuyant sur le droit international”, a-t-il souligné. Relance de la coopération avec la Russie, diplomatie économique, ouverture des Comores vers des nouveaux horizons, le chef de la diplomatie estime que le pays doit consolider les réformes et les actions engagées en 2018 et faire de 2019 “une année charnière”dans la mise en œuvre des programmes arrêtés avec les partenaires, lesquels programmes permettront,en amont, de relever les défis du développement socio-économique.


Quel bilan tirez-vous de l’année 2018? Et quelles sont vos grandes priorités pour l’année 2019 ?


L’année 2018 a été très positive. Il y a des chantiers qui ont été lancés. Que ça soit au niveau des infrastructures, que ça soit des projets que nous venons de boucler avec des institutions financières internationales, notamment le Fonds saoudien, le Fonds d’Abu-Dhabi. Nous avons amorcé des réformes profondes. Nous avons organisé les assises mais aussi le référendum avec l’adoption d’une nouvelle constitution qui nous permet d’aller vers des élections du président et des gouverneurs des îles. Tout ceci dans le but d’assainir les finances publiques, de moraliser l’administration pour que celle-ci soit au rendez-vous des défis du développement et du cap fixé par le chef de l’Etat, à savoir l’Emergence du pays à l’horizon 2030. L’année 2018 a été marquée par des visites d’investisseurs, d’opérateurs économiques venus d’Allemagne, de Danemark, de la Tunisie. Nous espérons en tirer profit


Qu’est-ce qui vous tient à cœur en 2019 ?


C’est de voir les réformes amorcées en 2018 se concrétiser. Nous avons pris des engagements auprès de nos partenaires, je pense notamment à la libre circulation des personnes et des biens au niveau de l’Union africaine. Je souhaite voir en 2019 l’accélération des chantiers d’infrastructures portuaires et aéroportuaires parce que nous sommes un pays enclavé, un pays insulaire. Rien ne peut se faire si on n’arrive pas à développer les infrastructures portuaires et aéroportuaires. En 2019, je souhaite voir, en gros, la mise en œuvre des différents programmes arrêtés avec les partenaires au développement, à tous les niveaux, pour aller de l’avant et accélérer la machine de l’Emergence du pays. Les différents départements ministériels ont un grand rôle à jouer (…;).


Vous avez rencontré le chef de la diplomatie russe, Serguei Lavrov, à Moscou. Une telle rencontre donne lieu à diverses interprétations compte tenu de la taille géopolitique de la Russie. Au-delà du classique, que cherche l’Union des Comores en se rapprochant de la Russie ?


J’ai rencontré mon homologue russe, Serguei Lavrov, en novembre dernier à Moscou. Il était question de relancer la coopération entre l’Union des Comores et la Russie. Les deux pays ayant toujours entretenu des rapports réguliers qui, ces derniers temps, étaient en veilleuse. Notre rapprochement avec la Russie s’inscrit surtout dans cette nouvelle approche de notre diplomatie consistant à élargir notre cercle de partenaires, au-delà de notre pré-carré habituel, et ce dans l’intérêt supérieur du pays. Dois-je vous rappeler que de nombreux étudiants comoriens ont pu, par le passé, bénéficier de bourses du gouvernement russe. Certains parmi eux occupent aujourd’hui des postes de responsabilité au niveau de l’administration. Nous continuons à bénéficier encore de cet appui de Moscou dans le domaine de l’éducation et de la formation des cadres. Il était donc nécessaire de réchauffer cette coopération bilatérale et voir ensemble dans quels secteurs cette coopération peut être approfondie, notamment dans les domaines de l’énergie, de la géothermie, de la pêche, de la sécurité et dutourisme.


Les Comores et la France ont signé une déclaration commune le 6 novembre dernier. Les élus de Mayotte parlent de “victoire”. Etes-vous satisfaits de cette déclaration? Si oui, qu’est-ce qui fonde cette satisfaction?


Je n’aurais jamais signé cette déclaration si les intérêts des Comores n’y étaient pas préservés. Après neuf mois de tensions entre les deux pays, il était temps de trouver un terrain d’entente qui puisse satisfaire les deux parties. La France est un partenaire-clé dans le développement des Comores. Et nous partageons avec Paris non seulement une langue, le français, mais aussi une histoire. Le seul différend qui nous oppose concerne l’île de Mayotte, dont nous réclamons et réclamerons toujours le retour dans son giron naturel en nous appuyant sur le droit international. La France sait pertinemment que sur ce point précis, qui porte sur l’intégrité territoriale de l’archipel, aucune concession n’est possible.
La déclaration publiée par les deux ministères des Affaires étrangères le 6 novembre dernier n’est qu’une étape dans la normalisation de nos relations, après cet épisode malheureux. A l’heure qu’il est, les deux parties sont en train d’élaborer un document-cadre, qui redéfinira les axes de coopération et abordera naturellement la question liée à la circulation des biens et des personnes entre les autres îles de l’archipel. Nous allons donc vers une redynamisation de la coopération bilatérale entre Moroni et Paris.


A plusieurs reprises, vous dites que les Comores honorent toujours leurs engagements vis-à-vis de la France dans toutes les négociations relatives à la question de Mayotte. Mais la France, non. Cette fois, êtes-vous optimiste avec cette nouvelle feuille de route franco-comorienne en gestation ?


En septembre 2018, après la signature à Paris de la Feuille de route France-Comores, nous avons, dès le lendemain, commencé à remplir notre part du contrat. La France, devant les protestations des élus de Mayotte, avait décidé de surseoir à l’application du texte. J’espère bien que les engagements que comportera ce document seront respectés à la lettre de part et d’autre.

Le Comité Maoré et certains activistes de la société civile se disent déçus de l’approche du gouvernement consistant à impliquer les élus de Mayotte dans les négociations. Comprenez-vous leur inquiétude ? Que leur répondez-vous ?



Le problème de Mayotte est un sujet national et chacun a le droit d’exprimer son point de vue et émettre des propositions. Il est tout à fait normal que l’approche du gouvernement ne fasse pas l’unanimité ; cela montre la vitalité de notre démocratie. Mais, nous continuons à penser que résoudre la question de Mayotte sans un dialogue franc avec les Mahorais relèverait d’une chimère. Je continue à penser que la question de Mayotte ne doit pas être l’apanage du seul gouvernement. Chacun doit, à son niveau, apporter sa contribution, modeste soit-elle, au règlement de ce litige, aussi bien la classe politique, la société civile que les artistes et autres intellectuels de la diaspora.


Vous avez fait savoir en septembre 2017 que l’objectif était d’aller vers la suppression du visa Balladur. Or, en analysant le fil des évènements, on s’éloigne de cet objectif. Que comptez-vous faire pour concrétiser cet objectif de suppression du visa Balladur et avec quels moyens ?


Nous devons mettre fin à quarante-deux ans de conflit avec la France et de tensions avec Mayotte. Hier comme aujourd’hui, l’objectif du gouvernement comorien est de recouvrer l’exercice de sa souveraineté sur Mayotte. Pour y parvenir et au regard de la réalité et des rapports des forces en présence, on doit passer par plusieurs étapes. Cette approche de dialogue tripartite fait justement partie de ces étapes à franchir.


L’accord de pêche liant les Comores et l’Union européenne est gelé depuis fin 2016. Pas de renouvellement. Qu’est-ce qui cloche?


D’abord, je dois dire que le développement des Comores ne se fera pas sans tenir compte de certains secteurs dont le tourisme, la pêche et l’agriculture. Notre Zone économique exclusive (ZEE) regorge de produits halieutiques en quantité et nous devons en faire bon usage. Le gouvernement comorien, après avoir constaté que les retombées de l’accord auquel vous faites allusion étaient en deçà de ce que nous attendions, a décidé de le suspendre temporairement pour aller dans le sens de son amélioration. J’espère que les pourparlers en cours et qui se poursuivront dans le prochain dialogue politique entre l’Union des Comores et l’Union européenne nous permettront de parvenir à un compromis acceptable entre les deux parties.


Le gouvernement souhaite se désengager auprès de certaines organisations et institutions internationales, faute de moyens. Avez-vous déjà établi une première liste de ces organisations ?


L’appartenance des Comores à plusieurs organisations et autres institutions consolide notre souveraineté. Néanmoins, nous devons avoir des priorités compte tenu de nos intérêts. (…;) Je suis heureux de vous apprendre que désormais, le budget national comporte une ligne dédiée au paiement de nos contributions auprès de ces organisations pour que nous puissions jouer un rôle vital dans le concert des nations.


Vous avez proposé des réformes au sein de la Commission de l’Océan indien (Coi). Que faut-il réformer concrètement et où en est-on aujourd’hui ?


Effectivement, lors du dernier Conseil des ministres de la Coi, qui s’est tenu à Maurice, j’ai plaidé en faveur d’une réforme de l’organisation. Créée il y a plus de trente ans, l’institution doit s’adapter aux mutations qui s’opèrent dans le monde et tenir compte des nouvelles réalités des pays membres. Ce qui était vrai hier ne l’est pas forcément aujourd’hui. D’où la nécessité de ces réformes. L’idée a été bien accueillie. Nous sommes en contact permanent avec le Secrétariat général pour voir la possibilité d’organiserprochainement une retraite de la Coi à Moroni pour plancher sur le sujet.


Vous défendez toujours une diplomatie au service du développement. Il était question de la mise en place des pôles économiques dans les représentations diplomatiques. Où en est-on?


Le temps des idéologies est révolu. Désormais, la diplomatie doit être au service de l’économie, du développement. L’émergence des Comores, cap fixé par le chef de l’Etat, Son Excellence Azali Assoumani, en dépend. C’est pourquoi, en effet, nous sommes en train de réfléchir comment doter notre département des instruments et des outils nécessaires pour donner corps à cette vision. Le rayonnement de notre diplomatie, à cet égard, nécessite entre autres paramètres, la professionnalisation du métier de diplomate. Notre pays doit disposer, dans ce domaine, de spécialistes en économie, en droit international, en diplomatie, etc. pour être capables de négocier d’égal à égal dans les forums internationaux. Ce chantier est en cours et s’inscrit dans le cadre des reformes que nous entendons poursuivre en 2019.


Il se pose souvent un problème de coordination dans la canalisation des aides et autres projets d’investissements, arabes surtout. Que faire pour mobiliser les compétences nécessaires à l’absorption des fonds et à la concrétisation des programmes de développement portés par des pays amis ou organisations internationales ou régionales ?


Il est vrai que ce problème de coordination et de suivi dans la gestion des projets et d’un certain nombre d’accords s’est toujours posé avec plus ou moins d’acuité. Mais, force est de constater que ces deux dernières années, nous avons enregistré des améliorations substantielles. Le travail rigoureux que mène le Secrétaire général du gouvernement, en étroite collaboration avec le Commissaire général au Plan et les autres départements ministériels, à travers le Forum hebdomadaire des Secrétaires généraux, participe à cette volonté d’asseoir un cadre efficace et performant en matière de coordination et de suivi des projets de développement.


La nouvelle constitution a prévu des élus, représentant les Comoriens de l’étranger. Quelles sont les étapes à engager pour concrétiser le vote de la Diaspora ? Allez-vous solliciter une expertise particulière ?



Le Commissariat en charge de la diaspora, placé sous la tutelle du ministère dont j’ai la charge, travaille en ce sens. Dans un proche avenir, probablement au courant du premier trimestre 2019, un séminaire regroupant l’ensemble des parties prenantes se tiendra en France pour se pencher sur toutes ces questions essentielles et dégager une feuille de route.


On parle, à tort ou à raison, d’un recul démocratique aux Comores. Est-ce votre avis ?


Bien sûr que non ! Si la démocratie est une foire d’empoignes, d’invectives, d’atteintes à la sécurité des biens et des personnes, de fake news et d’anarchie, oui elle est en recul. Pour moi, la démocratie, c’est le débat d’idées, le pluralisme d’opinions, le respect des lois et des règles, etc. Comment peut-on parler de confiscation des libertés alors qu’on a vu l’opposition organiser des manifestations à Moroni et à l’intérieur du pays pendant plusieurs vendredis successifs sans aucune interdiction? Cette même opposition tient à intervalles réguliers des conférences de presse et autres meetings que les journaux locaux relaient systématiquement ; en même temps, elle se plaint d’être réduite au silence. Soyons sérieux. N’est-ce pas le pouvoir en place qui a, abrogé le « fameux arrêté» du nom d’un grand leader de l’opposition, qui limitait jusqu’ici les rassemblements publics ? Pour se rendre compte de ce vent de liberté qui souffle sur l’archipel, il suffit de parcourir la presse nationale dont la plupart des Unes sont défavorables au gouvernement ou écouter les stations privées qui étrillent à longueur de journée le gouvernement en des termes souvent désinvoltes. A ce jour, aucun journaliste n’a été emprisonné pour avoir exercé sa profession. Il y a eu, certes, quelques bavures policières et autres malentendus que nous regrettons profondément, mais parler de recul démocratique, voire, pour certains, de dictature, c’est une insulte à l’intelligence des Comoriens.


Propos recueillis par
A.S.Kemba